Chroniques du mal-logement 2 : les SDF de la clairière

Publié le par Aulnay Autrement

Pour cette seconde chronique du mal-logement, je vous emmène dans une clairière. Il s'git d'une véritable petite clairière située sur une noeud autoroutier. On est loin de la prétendue clairière dite de Balagny avec le barnum-pliant tout propret tenu par des politiciens en mal de popularité et de réalisations.

Pour accéder, à cette clairière, j'ai du utiliser Google Maps pour trouver le chemin le plus facile et le moins dangereux. Il n'était bien sûr pas question de traverser les 2 x 4 voies d'autoroutes que ce soit de jour avec l'intense trafic que de nuit sans éclairage. Je m'équipe en conséquence car il va falloir gravir un talus assez raide, franchir des parapets en béton et traverser à tout vitesse une bretelle d'autoroute assez fréquentée.


Sur le chemin, je rencontre un homme d'une trentaine d'année portant deux bidons d'eau. Me doutant qu'il se dirige vers ladite clairière, je l'apostrophe. La communication est difficile. D'emblée méfiant, j'essaye d'expliquer ma présence en ces lieux de relégation sociale. Je lui désigne le talus à gravir et décide de l'aider à porter l'un des bidons. Finalement, il accepte. Il déclare s'appeler Branimir et être bulgare. Ensemble, nous gravissons bidons en main la pente raide et détrempée. Nous dérapons dans l'herbe et la boue, suivant un sentier qui se faufile entre les arbustes et les ronces. Enfin, nous arrivons au muret en béton qui nous sépare d'une bretelle d'autoroute. La chaussée est une seule voie assez large et en virage. La visibilité est fort limitée. Quand la voie est libre, il faut sauter par dessus le muret courir de l'autre côté et sauter par dessus le muret opposé. Pas facile avec des chaussures boueuses. Et encore moins avec mon bidon d'eau devenu d'un coup fort embarrassant. Mais, c'est le quotidien des habitants de la clairière. La traversée est risquée. De l'autre côté m'attend des baraquements de fortunes faits de bâches de plastiques, de planches, de panneaux divers. Sur chacun de ces abris de fortune, émerge un tuyau en métal servant de cheminée. Branimir m'entraîne vers un petit groupe de trois hommes réunis autour d'un bidon transformé en braséro. Derrière, le vacarme est saisissant. A quelques mètres, des camions tractant des semi-remorques circulent à 90 km/h. Branimir me présente à ses compagnons d'infortune. La méfiance cède le pas aux présentations. Les poignées de main des sourires et un semblant de banc qu'on me présente afin que je puisse m'asseoir. Ses compagnons sont aussi bulgares. Ils vivent de petits boulots comme lui, dans le bâtiment. Des patrons de petites sociétés de la construction ou de simples particuliers les embauchent à l'heure ou à la journée près des magasins de bricolage ou des grossistes en matériaux du secteur. Toujours au noir. Parfois, ils sont bien payés. D'autre fois, le salaire gagné est bien plus maigre que ce qu'ils avaient espéré. La barrière de la langue permet aux « employeurs » de rogner sur les « salaires ». Aujourd'hui, il n'y avait rien. Branimir m'explique qu'à côté vit un groupe de roumains. Ils sont chanceux car ils travaillent depuis une semaine sur un gros chantier. Le jour, la nuit et les dimanches. Travailleurs sous-payés employés par des sous-traitants de sous-traitants pas trop regardants. Comme ici au bord de l'autoroute, ils sont des « invisibles » sur les chantiers. Pas d'activité légale, pas de logement, ni de preuve d'activité. Ils ont peur de la Police qui parfois les chassent de leurs abris de fortune. Ici, ils se sentent à l'abri malgré la boue, la pluie de ces derniers jours, le froid et le bruit ininterrompu de la circulation autoroutière. Pourtant, ils sont citoyens de l'Union Européenne. Mais ils viennent d'un pays membre de l'Union où le taux de pauvreté est énorme, le salaire minimum extrêmement bas (92 € par mois) et le coût de la vie ne cesse d'augmenter. Ils ont une famille à nourrir, des enfants, une femme, des parents aux retraites modestes... Ils me présentent des photos de leurs proches restés en Bulgarie. Ils racontent l'espoir d'une vie meilleure et la désillusion d'une France qu'ils pensaient riche et opulente. Malgré le froid, la pluie, la boue et le bruit, il leur faut tenir dans ces tristes conditions. Il y a aussi la peur des expulsions. Certains ont connu ces expulsions, ces retours au pays qu'ils vivent avec honte et culpabilité.

 

Le temps passe et il me faut repartir, franchir le bretelle d'autoroute avant que le trafic s'intensifie. Je quitte les habitants de la clairière, désarmé face à leur dénuement et leurs désillusions. Je laisse derrière moi ce monde des invisibles pour retrouver le monde de la ville, riche de ses discussions stériles, de ses égoïsmes et des bons sentiments pleins de complaisance.

 

Dans la même série, vous pouvez aussi relire : Chroniques du mal-logement : ces pauvres qui vivent à l'hôtel

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